ANNEE 2002

Découverte d'un "Tchadien" de 7 millions d'années

 

      Les restes d'un hominidé de 6 à 7 millions d'années, le plus ancien représentant connu de la lignée humaine et proche des derniers ancêtres communs chimpanzé-homme, ont été mis au jour par une mission franco-tchadienne, annonce la revue Nature .

     Cette équipe a travaillé dans le nord désertique du Tchad sous la responsabilité de Michel Brunet, professeur à l'Université de Poitiers et directeur de la Mission paléoanthropologique franco-tchadienne (MPFT).

Michel Brunet

      Les restes - un crâne quasi complet, trouvé en juillet 2001 par Ahounta Djimdoumalbaye, de l'Université de N'Djaména, ainsi que des fragments de mâchoire inférieure et trois dents, d'au moins cinq individus différents, récupérés par la suite - ont été attribués à une nouvelle espèce d'hominidé dénommé "Sahelanthropus tchadensis" (Homme du Sahel tchadien) et ont reçu le surnom de Toumaï ("espoir de vie" en langue goran). Ce nom est donné par les habitants du désert du Djourab entourant le site de sa découverte, Toros-Menalla, à 800 km au nord de N'Djaména, aux enfants nés avant la saison sèche.

      Trouvé en surface car la région est l'objet de fréquentes tempêtes de sable qui dégagent les niveaux fossilifères, son âge n'a pu être obtenu par analyse directe. Il a été estimé grâce aux restes d'animaux associés à cet hominidé (carnivores, éléphants, antilopes, hippopotames...), datés à partir de spécimens trouvés sur d'autres sites.

      Il présente "une mosaïque originale de caractères primitifs et dérivés qui permettent de le considérer comme proche du dernier ancêtre commun aux chimpanzés et aux humains mais aussi comme l'ancêtre des hominidés plus récents". Mais son anatomie "indique clairement son appartenance au rameau humain et le sépare des gorilles et des chimpanzés", tranchent Michel Brunet et ses collègues.

      Après la découverte, en 1995, à Koro-Toro, 150 km à l'est de Toros-Menalla, de l'australopithèque Abel, vieux de 3 à 3,5 millions d'années, la Mission franco-tchadienne fournit à la communauté scientifique une deuxième pièce allant à l'encontre d'une grande théorie sur l'évolution des ancêtres de l'homme en Afrique, exclusivement à l'est de la Vallée du Rift.

      Cette hypothèse, présentée en 1980 par Yves Coppens, professeur au Collège de France, sous le nom d'East Side Story, est basée sur l'existence de cette gigantesque barrière séparant l'Est africain du reste du continent. Les vieux primates soumis à milieu plus ouvert de l'Est, où ils se sont transformés petit à petit en hommes, tandis que leurs cousins, restés dans les forêts de l'ouest, sont devenus gorilles ou chimpanzés.

      Mais Toumaï comme Abel ont vécu à plus de 2.500 km de ce "mur de Berlin" de l'évolution !

      Après la découverte d'Abel, Yves Coppens avait jugé que sa thèse "tenait toujours". Plus de 3.000 fossiles d'australopithèques ont été trouvés en Afrique de l'Est, contre un au Tchad, faisait-il remarquer. Cependant, ajoutait-il alors, "si l'on exhume en Afrique occidentale des spécimens beaucoup plus anciens, de 7 ou 8 millions d'années, il faudra bien changer le fusil d'épaule."

      Comme toute grande découverte, Toumaï ne peut qu'animer le débat scientifique. D'ores et déjà, Brigitte Senut, du Muséum national d'histoire naturelle, à Paris, qui a à son actif notamment la découverte, en 2000 au Kenya, d'Orrorin, hominidé plus au moins du même âge que le nouveau fossile tchadien, se dit "réservée" quant à sa place dans la lignée humaine. Toumaï lui fait penser plutôt à un ancêtre des gorilles.

      "Au plan purement scientifique, explique-t-elle, la découverte d'un pré-gorille serait encore plus importante puisqu'aucun fossile d'ancêtre direct des grands singes d'Afrique n'est connu à ce jour". Auquel cas East Side Story tiendrait toujours...