ANNEE 1995

Abel ou le mystère de nos origines

     En 1995, Michel Brunet entreprend des fouilles sur le site de Koro-Toro, en bordure de l'erg du Djourab, situé à plus de 2 500 km du Rift est-africain, au nord du 16ème parallèle.

Professeur Michel Brunet

     Le 23 janvier 1995, l'équipe découvre un véritable trésor : la mandibule d'un Hominidé. C'est le premier que l'on met au jour à l'ouest de la Rift Valley.

     En hommage à son ami Able Brillanceau, paléontologue disparu, Miche Brunet donne le nom d'Abel à l'Hominidé tchadien lors de sa première publication dans Nature.

Mâchoire d'Abel

     La mâchoire inférieure d'Abel porte sept dents. Ses canines sont humaines, car elles comportent une crête antérieure et une crête postérieure, à la différence de celles des singes. De même, l'émail est épais, alors qu'il est plus mince chez les singes.

     On sait même qu'Abel a surmonté, enfant, un problème pathologique, comme en témoignent les stries présentes à la base des couronnes des canines, zone de la dent qui se déminéralise vers l'âge de 5 à 6 ans.

       La comparaison avec les espèces d'Australopithèques d'Afrique australe et orientale montre qu'Abel possède une association originale de caractères primitifs et évolués. Ceci a conduit à le considérer comme le représentant d'une nouvelle espèce qui a reçu le nom scientifique d'Australopithecus bahrelghazali en 1996

   

Sculpture de reconstitution réalisée en argile par Jean-Paul Reti à partir de la mâchoire d'Abel.

      Velu et bipède, ni homme ni singe, l'Australopithecus bharelghazali avait vraisemblablement la taille d'un enfant (environ 1,20 mètre) et un régime alimentaire composé de fruits, légumes et viande de temps en temps.

     La découverte d'Abel invite la Mission Paléoanthropologique Franco-Tchadienne à aller plus loin. D'autres restes d'Hominidés d'âges voisins mais aussi une quinzaine d'espèces de faune associées à Abel seront découverts. Des poissons : siluformes (poissons-chats), perciformes (perches du Nil); des reptiles : tortues, python, crocodiles;  des mammifères : un éléphant primitif, un hippopotamidé, un grand giraffidé, un cheval tridactyle.....

     La découverte d'Abel révèle une diversité des pré-humains, il y a 3 à 4 millions d'années, beaucoup plus grande qu'on ne l'imaginait.

     Représentant d'une espèce à part entière, Abel semble montrer qu'à chaque période, deux ou trois espèces différentes d'Australopithèques ont coexisté. Comme si l'évolution avait proposé plusieurs choix. Il faut donc en finir avec cette illusion d'une évolution en ligne droite qui nous conduirait de notre ancêtre commun avec les chimpanzés, il y a cinq ou six millions d'années, jusqu'à l'homme moderne, en passant par des étapes bien définies. L'histoire de l'humanité est ainsi véritablement "buissonnante".

     Par ailleurs, Abel élargit l'aire de répartition des Australopithèques. Sa présence au Tchad montre que très tôt ces préhumains occupaient un vaste territoire allant du Cap de Bonne Espérance au golfe de Guinée en passant par l'Afrique orientale et l'Afrique centrale. Cette nouvelle distribution géographique nécessite de réviser les conceptions des premières phases de l'histoire des Hominidés. Il s'agit dès lors d'une "East, South and West Side Story".

     L'environnement sédimentaire du paléolac Tchad et l'association faunique ont permis de reconstituer le paysage dans lequel évoluait l'Australopithecus bahrelghazali. Il s'agissait, dans un contexte de bord de lac et de rivière, d'une mosaïque de paysages allant de la forêt galerie à une savane arborée parsemée de prairies à graminées.